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La déconstruction de l'école est un crime contre la jeunesse et contre la France

La déconstruction de l'école est un crime contre la jeunesse...
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Le Figaro le samedi 13 juin 2015 de Alexandre Devecchio

Élisabeth Lévy : «La déconstruction de l'école est un crime contre la jeunesse et contre la France»
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - À l'occasion de la sortie du dernier numéro de Causeur consacré à l'école, Élisabeth Lévy a accordé un long entretien à FigaroVox. Elle défend une éducation qui permetterait réellement à chaque enfant de s'élever et de devenir un adulte libre.

Elisabeth Lévy est journaliste et directrice de la rédaction de «Causeur». Dans son numéro de juin, le magazine s'interroge sur la place des catholiques en France.

La dernière une de Causeur s'intitule «Déconstruire l'école: «qui a eu cette idée folle?»». En tant qu'enfant de mai 68, on ne vous imaginait pas forcément défendre l'école «verticale» à l'ancienne?
Élisabeth Lévy: C'est une blague? Vous seriez le seul journaliste à ignorer que nous sommes d'affreux réacs? Je suis certes attachée à la liberté des mœurs des adultes - ça, c'est mon côté soixante-huitard -, mais je le suis tout autant, sinon plus, à la transmission et à l'éducation. Pour Causeur, le désastre scolaire est un sujet identitaire. Du reste, ce n'est pas par hasard si c'est l'un des sujets sur lequel nous sommes tous d'accord, indépendamment de nos préférences politiques. Vous ne glisserez pas une feuille de papier à cigarette entre Jérôme Leroy, ex-prof de ZEP et membre du Parti communiste, et votre servante. Il faut être sociologue ou techno au ministère de l'Education pour ne pas voir que le niveau culturel des jeunes qui sortent du système éducatif a dramatiquement baissé. Et voilà qu'on découvre soudainement ces jours-ci que beaucoup ont une orthographe disons défaillante pour être aimable...
On peut être quelqu'un de très bien et faire des fautes d'orthographe, non?
Ah bon, vous croyez? Bon, je blague, encore que…Mais l'orthographe, c'est bien plus que l'orthographe. Pourquoi s'ennuyer avec des règles absconses, disent les modernes? Eh bien d'abord parce que notre langue est un trésor que nous devrions protéger, ensuite parce que cette difficulté à écrire traduit en réalité une difficulté à penser. Je le vois souvent aux textes qu'on m'envoie: de plus en plus de gens sont incapables d'exposer clairement une thèse. Et je vous épargne mon couplet sur Balzac et Racine que j'ai découverts en 5ème…. Bref, nous avons renoncé à l'idéal des Lumières et de la Troisième République, l'idéal d'une éducation qui apprenne à penser et permette à chaque enfant de s'élever et de devenir un adulte libre. Et ce renoncement est un crime contre la jeunesse et contre la France. Si nous n'inversons pas radicalement la tendance, le déclin est programmé.
On méprise tellement les élèves qu'en plus de tout, on leur fait croire qu'ils sont au niveau. Résultat: seuls ceux qui jouissent chez eux d'un environnement favorable au travail et à l'effort s'en sortent. Autrement dit, plus on prend des mesures en faveur de l'égalité, plus l'école est inégalitaire.
C'est bien l'objectif de Najat Vallaud-Belkacem, non?
Je ne mettrai certainement pas en doute les excellentes intentions de la ministre mais sa réforme ne peut qu'accélérer le désastre, parce qu'elle ne fait qu'amplifier les raisons qui ont produit ce désastre dont la droite et la gauche sont également responsables. En effet, de René Haby à Najat Vallaud-Belkacem, toutes les réformes procèdent de la même inspiration pseudo-égalitaire, reposent sur les mêmes conceptions pédagogistes et introduisent les mêmes «innovations», comme les travaux de groupe et les enseignements pluri-disciplinaires. Derrière ce jargon chatoyant, la réalité est sinistre: comme on est incapable d'amener le grand nombre à un niveau correct, on s'efforce de faire baisser le niveau des meilleurs qui risquent de traumatiser les autres. Et on trafique le thermomètre, si bien qu'on peut aujourd'hui décrocher le bac sans savoir écrire deux phrases correctes. Bref, on méprise tellement les élèves qu'en plus de tout, on leur fait croire qu'ils sont au niveau. Résultat: seuls ceux qui jouissent chez eux d'un environnement favorable au travail et à l'effort s'en sortent. Autrement dit, plus on prend des mesures en faveur de l'égalité, plus l'école est inégalitaire. Les défenseurs de la dernière réforme répètent sur tous les tons qu'elle créera plus d'égalité, plus de justice… et plus d'excellence. On voit mal comment les mêmes causes produiraient des effets radicalement différents. Peu importe, on continue! C'est consternant.
Étiez-vous plutôt du genre «bonne élève», «cancre» ou déjà «rebelle»?
J'étais bonne élève et chipie, abonnée aux commentaires du genre «excellent travail, mais passe son temps à bavarder»! Et la plupart du temps, on me passait mes insolences et autres incartades précisément parce que j'étais bonne élève. Cela dit, rebelle ou pas, j'avais peur des mauvaises notes et des punitions, et cela ne me serait pas venu à l'idée d'aller en cours sans avoir fait mes devoirs. Mais surtout, je me rappelle le délicieux sentiment que me procurait le fait de maîtriser de nouvelles connaissances. J'aimais faire des bêtises, j'aimais me révolter contre l'autorité mais j'aimais aussi apprendre!

L'école traditionnelle française, bien qu'elle soit mille fois plus efficace que celle qu'on prétend construire, ne souffre-t-elle pas, malgré tout, d'un déficit de transmission de la créativité?

Si l'école traditionnelle est celle que j'ai fréquentée, permettez-moi de vous rappeler que je suis entrée au collège en 1973, pas en 1912! Il n'y avait ni blouses grises, ni coups de règles, j'avais des profs gauchistes qui fumaient en cours et nous emmenaient voir les spectacles de Mnouchkine. Mais la classe était faite pour étudier, finalement vous avez raison, c'était affreusement traditionnel… Au risque de vous attrister, je ne crois pas aux vertus de la créativité pour former l'esprit. Avant d'être génial, Picasso a appris à dessiner et Einstein a fait des maths à l'école. Une fois que vous avez appris à réfléchir, à travailler, à vous concentrer, vous pouvez laisser libre cours à votre créativité, déconstruire tous les schémas que vous avez appris si ça vous chante. Mais faire croire aux jeunes que l'expression spontanée de leur «moi» a une valeur en soi, c'est encore une fois les condamner à la médiocrité. Créer suppose de se libérer de ses chaînes, mais pour cela, il faut avoir des chaînes. Alors, l'école «traditionnelle» comme vous dites ne souffrait pas d'un déficit de créativité, mais celle d'aujourd'hui souffre clairement d'un excès de créativité. L'élève doit être au centre du système et l'école ouverte sur le monde. Les pères fondateurs de l'école républicaine pensaient exactement le contraire: pour eux, l'école devait être un sanctuaire, où le bruit de la société ne parvient pas. Aujourd'hui, le monde est sans cesse invité à l'école, c'est-à-dire qu'au lieu d'offrir aux élèves ce qu'ils ne trouveront pas à l'extérieur (la littérature ou les maths), on veut les doper au numérique et leur faire étudier Jamel Debbouze. L'école n'est plus ce lieu singulier situé «entre les murs»: il n'y a plus de murs.

Les véritables « héritiers », les enfants de l'élite, ont déserté l'Education nationale depuis longtemps. Je n'aime pas la transparence en général, mais je serais assez pour obliger les réformateurs furieux à dire publiquement dans quelle école leurs enfants sont inscrits…
Natacha Polony, Jean-Paul Brighelli , Olivier Rey, le dernier numéro de Causeur ne donne la parole qu'au partisans de l'école de papa. Le débat n'aurait-il pas été plus original et fructueux si vous aviez joué le jeu de la confrontation avec les pédago? A quand Najat Vallaud-Belkacem dans Causeur?
Najat Vallaud-Belkacem a déjà été interviewée dans Causeur, sur un autre sujet. Cela dit, vous avez sans doute raison, nous aurions dû interroger un «pédago», mais j'ai l'impression que nous n'aurions pas appris grand-chose vu qu'ils disent la même chose depuis trente ans, en dépit du bon sens et du réel. Et puis, il ne s'agit pas seulement d'idées: pour moi, ceux qui nous insultent en permanence - même si je n'ai pas l'honneur d'être une pseudo-zintellectuelle -, ceux qui mentent aux enfants et aux parents, les pédagos qui ânonnent les mêmes sottises, sont des criminels. Alors, je l'avoue, je n'ai pas envie de leur parler. Mais je plaide coupable!
Vous écrivez, «l'égalité et l'excellence, ça ne va pas ensemble». L'excellence n'est-elle pas au contraire la condition indispensable de l'égalité?
Je vais vous chagriner: rien n'est moins démocratique que le talent, ça c'est la loterie. Non, tous les enfants n'ont pas vocation à décrocher le prix Nobel, ni même à faire des études supérieures. L'excellence, comme l'élite, est minoritaire par définition. François Hollande a parlé de «droit à l'excellence pour tous», mais c'est une escroquerie! Bien entendu, nous avons le devoir d'offrir à tous les enfants une éducation de qualité. Mais ce n'est pas en niant les différences de talents et de niveaux, ni en pénalisant ceux qui sortent du lot qu'on y arrivera, bien au contraire. Les parents des classes moyennes, qui l'ont parfaitement compris, rusent depuis longtemps avec le système pour que leurs enfants soient dans de bonnes classes, d'où le caractère stratégique des disciplines comme l'allemand ou le latin-grec. Et voilà qu'on traite leurs enfants d'héritiers et qu'on veut leur interdire ces stratégies de contournement! La révolte contre cette réforme vient d'une partie des professeurs mais surtout de ces classes moyennes qui veulent que leurs enfants soient éduqués. Les véritables «héritiers», les enfants de l'élite, ont déserté l'Education nationale depuis longtemps. Je n'aime pas la transparence en général, mais je serais assez pour obliger les réformateurs furieux à dire publiquement dans quelle école leurs enfants sont inscrits…
À Epinay sur Seine, où j'ai été élève jusqu'en cinquième, les enfants des classes moyennes côtoyaient les fils de prolos, les enfants d'immigrés se fichaient de ce qu'ils mangeaient à la cantine, on se mélangeait gentiment sans savoir qu'on faisait de la mixité. C'était le chant du cygne de l'école de la République, mais on ne le savait pas.
Mais vous savez bien que les meilleurs sont souvent les plus privilégiés…
Bien sûr, l'école doit, autant qu'elle le peut, combattre les injustices de la naissance et de la condition sociale en offrant les mêmes chances à tous. C'est exactement ce qu'a fait l'instituteur d'Albert Camus en envoyant ce fils de pauvre au collège. La gauche, elle, a supprimé les bourses au mérite et les internats d'excellence qui étaient précisément faits pour les élèves doués issus de milieux défavorisés, c'est invraisemblable. Alors je ne suis pas sûre que l'on puisse vraiment donner des chances égales à tous, mais il faut tout faire pour y arriver. Au lieu de quoi on dirait que le but des réformateurs est de parvenir à l'égalité des malchances.
Vous-même n'êtes-vous pas un pur produit de la méritocratie républicaine?
Mais si justement! Et je viens de ces classes moyennes qui investissent énormément sur l'éducation. À Epinay sur Seine, où j'ai été élève jusqu'en cinquième, les enfants des classes moyennes côtoyaient les fils de prolos, les enfants d'immigrés se fichaient de ce qu'ils mangeaient à la cantine, on se mélangeait gentiment sans savoir qu'on faisait de la mixité. C'était le chant du cygne de l'école de la République, mais on ne le savait pas.
Vous avez été au collège Georges Martin à Epinay-sur-Seine dans le 93. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus aucun enfant juif dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis. Que cela vous inspire-t-il?
De la tristesse, voire du désespoir, mais plus encore de la colère contre tous ceux qui, non seulement ont laissé faire cela, mais qui ont de surcroit refusé de le voir.

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